Cimarron #2

Cimarron est le troisième volet d’une série photographique entamée en 2013 par Charles Fréger et consacrée aux mascarades ; après Wilder Mann (2010-), dédié au continent européen, et Yokainoshima (2013-2015), localisé sur l’archipel nippon, Cimarron (2014-2018) s’ancre dans les territoires des Amériques. Dans un espace géographique s’étendant du sud des États-Unis au Brésil et comprenant quatorze pays, Charles Fréger dresse cette fois un inventaire, non exhaustif, de mascarades pratiquées principalement par les descendants d’esclaves africains, célébrant la mémoire de leurs pairs et leurs cultures singulières.
« Cimarron » : le terme revêtu par la série désigne initialement dans le monde colonial hispanique l’esclave fugitif puis donne naissance au terme de « marron », évoquant dans l’après 1848, date de l’abolition de l’esclavage, la figure héroïque de l’homme résistant à l’oppression. Derrière la multitude de traditions masquées présentées, se meuvent les fantômes d’hommes et de femmes aspirant à la liberté. Au château des ducs de Bretagne, soixante-dix photographies sont présentées dans le bâtiment des expositions, quand six autres font écho aux collections permanentes du musée d’histoire, dans les salles liées à la traite des Noirs et à la révolution haïtienne.
Au travers de ce corpus, se déploient de l’une à l’autre des mascarades dans lesquelles, entre masque maquillage, costume, parures et accessoires, s’entremêlent les cultures africaines, indigènes et coloniales, prises dans le vertige d’un mouvement syncrétique pluriséculaire. La mascarade est plus que jamais ici territoire de mise en regard d’une communauté par une autre, espace où l’on rejoue, où l’on réinvente le rapport à l’oppresseur soit pour le mimer, soit pour l’inverser, toujours pour le subvertir.
Extraites à dessein du tumulte du carnaval ou festival auxquels elles appartiennent, les figures incarnées par les mascarades prennent place, monumentales et hiératiques, dans un environnement choisi par le photographe pour ses qualités picturales. Il porte son attention sur la verve esthétique qu’expriment ces silhouettes comme sur celle que recèle l’environnement urbain ou rural. Une bâche de camion d’un rose sali par la suie s’improvise toile de fond au Pintao en République dominicaine ; un tapis d’herbes hautes salue de ses mille verts le plumage bigarré du Caboclo de Pena au Brésil. Couleurs et matières entrent en résonance avec celles revêtues par la silhouette, amplifiant tel un décor de scène l’outrance, la beauté, l’altérité, l’animalité incarnées par la mascarade. Charles Fréger déplace les silhouettes comme pour mieux faire entendre la voix singulière de ces corps théâtraux rejouant chacun avec son langage les actes d’une histoire faite de domination, de souffrance et de résistance. Sur la route de Cimarron, dont l’étendue ne dit que partiellement celle de la pratique de l’esclavage, se déploient les formes d’un contre-pouvoir que la mascarade, loin de dissimuler, vient libérer.